« Tu Es Trop Jeune Pour Parler De Millions ! »
« Tu Es Trop Jeune Pour Parler De Millions ! »
Cette phrase, je l’ai entendue plus de fois que je ne saurais le compter. Face à un client pour une prestation digitale. Face à un recruteur. Face à un supérieur hiérarchique. Toujours la même musique, seuls les visages changeaient.
Beaucoup de gens pensent que c’est une bénédiction de se lancer dans l’entrepreneuriat quand on est jeune. Je ne sais pas comment ça se passe pour vous qui me suivez depuis la France, les États-Unis ou ailleurs, mais ici, au Cameroun, entreprendre jeune est presque un fardeau qu’on porte en silence.
Je me suis lancé en freelance en 2020, avec des prestations digitales : création de sites internet, media buying, community management. Je me souviens de mon tout premier client comme si c’était hier. Et cette histoire, à elle seule, résume tout ce que je veux vous raconter aujourd’hui sur ce que ça coûte, réellement, d’être trop jeune pour entreprendre aux yeux des autres.
D’où Vient Cette Idée Qu’on Est Trop Jeune Pour Entreprendre Au Cameroun
Il y a une croyance tenace, presque culturelle, qui veut qu’un jeune n’a pas encore « le droit » de réclamer une grosse rémunération, peu importe la qualité de son travail. Comme si la valeur d’une prestation se mesurait à l’âge de la carte d’identité plutôt qu’au résultat produit.
Une enquête Afrobarometer menée récemment auprès de plus de 50 000 personnes dans 38 pays africains montre pourtant que plus de la moitié des jeunes de 18 à 35 ans préfèrent aujourd’hui créer leur propre entreprise plutôt que d’attendre un emploi dans le public ou le privé. La jeunesse africaine ne manque ni d’ambition, ni de compétences. Ce qui lui manque, souvent, c’est un environnement prêt à reconnaître sa valeur au juste prix.
La Jeunesse, Une Bénédiction… Sur Le Papier Seulement
On dit qu’entreprendre jeune, c’est une chance : on apprend tôt, on se plante tôt, on se relève tôt. C’est vrai. Mais personne ne parle assez de l’autre face de la médaille : quand tu es jeune, la première pensée qui traverse l’esprit d’un client ou d’un employeur, c’est souvent « je peux le payer moins ». Pas parce que ton travail vaut moins. Parce que ton âge, dans leur tête, est une excuse toute trouvée pour négocier ta valeur à la baisse.
C’est cette réalité que j’ai vécue, encore et encore, pendant six ans.
Mon Premier Client : La Leçon A 50 000 FCFA
Mon tout premier client était un couple qui lançait sa marque de cosmétiques. Je tairai le nom, pour des raisons évidentes. Ils cherchaient quelqu’un capable de bâtir leur image de marque de zéro et de mettre en place une stratégie de media buying solide, de celles qui « font gagner des millions ».
Un Tarif Au Rabais Accepté Par Naïveté
Comme c’était ma première expérience avec un premier client, je n’avais pas été gourmand. J’avais fixé mes prestations création et gestion des pages pro, publicité Facebook, community management à 100 000 FCFA, tout en précisant que je devais construire leur image de marque entièrement à partir de rien. Ils n’étaient pas d’accord. « Pour un début, on se lancera à 50 000 FCFA pour trois mois. » Faites toujours attention aux gens qui parlent ainsi dès le premier contrat.
J’avais accepté. Je me disais que je débutais, que j’étais là pour apprendre. C’est ainsi que j’ai signé mon tout premier contrat, à 50 000 FCFA, pour le lancement d’une marque de gummies destinés à l’éclaircissement du teint.
Les débuts étaient rudes. Après deux semaines d’éducation de la cible, les premières ventes sont arrivées dès la troisième semaine. Je faisais absolument tout : prises de rushs, montage vidéo, lancement des campagnes, community management. Tout ce que vous pouvez imaginer, je le faisais pour ce client, avec une seule idée en tête : apporter des résultats concrets et durables.
Je me suis tellement investi que j’ai littéralement oublié que la période d’essai de trois mois était passée. Sans blague. Toute l’année 2020, mes stratégies ont généré des centaines de milliers de francs CFA pour ce couple, qui n’imaginait même pas pouvoir gagner autant, chaque semaine.
Après un an de collaboration, j’ai osé demander une augmentation. Jeune et naïf, je me suis laissé convaincre par les mots et les sentiments : « on n’a pas l’argent ». J’ai accepté de rester à 50 000 FCFA.
Le Chiffre Qui A Tout Changé
On est entrés dans la deuxième année de collaboration. Un jour, en discutant avec l’épouse, elle a lâché un chiffre : ils réalisaient en moyenne plus de 900 000 FCFA de chiffre d’affaires par semaine à Yaoundé, et plus de 150 000 FCFA à Douala les deux villes que je ciblais principalement dans mes campagnes. Plus d’un million de FCFA hebdomadaire, généré en grande partie grâce à la stratégie que j’avais bâtie, pour 50 000 FCFA par mois.
J’étais assommé. C’est à cet instant précis que j’ai exigé, sans plus aucune hésitation, qu’ils paient mon travail à sa juste valeur, ou qu’on mette fin à la collaboration.
La Séparation, Les Menaces, Et Le Silence Qui Suit
Surpris par ma prise de conscience, ils m’ont menacé de poursuites judiciaires pour de prétendus « méfaits ». Nous nous sommes séparés en 2022, après deux ans de collaboration, alors qu’ils me devaient encore de l’argent et que le compte publicitaire Facebook du projet était bloqué faute de paiement.
Ils ont trouvé un nouveau media buyer pour prendre le relais. Et devinez quoi : ce même couple, qui me menaçait et me devait de l’argent, m’a rappelé en 2026 cette année pour le lancement d’un nouveau projet. La collaboration avec le nouveau media buyer n’avait pas été concluante, d’après ce que m’a confié la femme elle-même.
Sans honte ni gêne, ils sont revenus vers moi quatre ans plus tard. J’ai décliné. Au moment d’évoquer une augmentation de mes tarifs, ils m’ont ressorti la même phrase : « tu es encore trop jeune pour gagner autant ». Alors que, durant toute notre collaboration, j’avais géré un budget de plus de 5 000 dollars, soit environ 2,6 millions de FCFA.
Quatre Ans Plus Tard, Le Même Couple M’a Rappelé
Ce retour, quatre ans après, n’est pas une anecdote isolée. C’est une preuve. La preuve que la valeur d’un travail bien fait ne s’efface jamais vraiment, même quand celui qui en a bénéficié refuse de la reconnaître au moment où il le devrait. Ceux qui vous disent « trop jeune » aujourd’hui sont souvent les premiers à revenir frapper à votre porte quand plus rien ne fonctionne sans vous.
Digital Vision Cameroun : Professionnaliser Pour Ne Plus Jamais Douter
Après cette première expérience, je me suis remis en question. Et si le problème, c’était moi ? Et si j’étais simplement trop impatient ? J’ai décidé de créer Digital Vision Cameroun, mon agence de marketing digital, pour professionnaliser mon travail et sortir du statut de « simple freelance qu’on peut négocier ».
Le Devis A Deux Millions Et Le Budget De 50 000 FCFA
Peu de temps après, deux clients recommandés par des connaissances m’ont contacté : le promoteur d’une agence d’immigration vers la Turquie, et le promoteur d’une marque de motos très connue au Cameroun. Chacun voulait un devis : l’un pour du media buying autour de ses services d’immigration, l’autre pour construire une image de marque digitale solide pour une entreprise déjà présente sur tout le territoire.
Mes devis n’étaient pas en dessous de deux millions de FCFA, chacun.
Le premier m’a répondu qu’il n’avait pas le budget, mais qu’il voulait quand même lancer des campagnes Facebook avec 50 000 FCFA par mois. J’ai refusé.
L’humiliation Publique A Tchopetyamo Et Le Devis A 145 000 FCFA
Le second m’a invité à Tchopetyamo, un restaurant connu de Douala. Il m’a crié dessus, en public, me demandant si je savais compter un million, ou si j’en avais déjà vu de mes propres yeux comme si je n’en comptais pas déjà avant même de savoir marcher. Il m’a répété que j’étais trop jeune pour évoquer d’aussi grosses sommes.
Après m’avoir humilié devant tout le monde, il a sorti son téléphone pour me montrer le devis qu’un autre jeune freelance lui avait envoyé. Pour une entreprise qui vend des milliers de motos au Cameroun, qui ambitionne d’être aussi présente dans l’esprit des gens qu’un opérateur télécom national, devinez le montant inscrit sur ce devis : 145 000 FCFA. Sans gêne, il m’a fait comprendre que ses ambitions nationales valaient, à ses yeux, 145 000 FCFA.
Ce n’était pas un cas isolé. En six ans de vie professionnelle, j’ai croisé un nombre incalculable de profils similaires.
Ce Que Le Salariat M’a Appris Sur L’exploitation De La Jeunesse
J’ai continué à me demander si c’était moi, le problème. J’avais pourtant des clients conscients de mes compétences, qui acceptaient mes tarifs et qui étaient pleinement satisfaits des résultats. Alors j’ai voulu comprendre autre chose : comment pensent réellement les chefs d’entreprise qui me répétaient que j’étais trop jeune pour entreprendre à ce niveau ? J’ai décidé de prendre de l’expérience en entreprise, pour voir les choses de l’intérieur.
Un Salaire Unique, Peu Importe La Compétence
J’ai été embauché dans la toute première entreprise où j’ai postulé : une marque camerounaise de vêtements pour femmes, reconnue à l’international, prisée par de grandes dames et des influenceuses. Là-bas, tout le monde touchait le même salaire, peu importe le poste : 100 000 FCFA.
Pour ma première expérience salariale, ça me semblait normal. J’étais community manager et responsable du service client. Au fil du temps, je me suis rendu compte que ce salaire ne correspondait plus du tout à la qualité de mon travail. Les clientes, sans exception, étaient fières de ce que je produisais, au point de vouloir savoir qui gérait les réseaux sociaux et le service après-vente de la marque.
Conscient de mes compétences, j’ai demandé une augmentation à la promotrice, en m’appuyant sur la qualité de mon travail et sur les tâches supplémentaires que j’assumais, hors contrat. Sa réponse : elle ne pouvait pas m’augmenter, parce que j’étais trop jeune, que je devais « apprendre », que j’avais « une longue vie devant moi ».
J’étais choqué. C’était exactement le même discours que celui de mes clients.
La Coupure De 40 % Qui A Tout Déclenché
J’ai continué à travailler, tout en gérant Digital Vision Cameroun en parallèle. Et puis, le cauchemar a commencé pour de bon. On abusait de tous les employés, pas seulement de moi. On nous faisait du chantage sur nos salaires : mauvais comportement, coupure de salaire.
Un jour, la promotrice m’a sanctionné pour de prétendus retards dans mon travail une accusation totalement infondée, mes résultats prouvant exactement l’inverse. Elle m’a coupé 40 % de mon salaire, soit 40 000 FCFA sur les 100 000 initiaux, sous prétexte que je ne remplissais pas mes fonctions.
Ça a été la goutte de trop. Non seulement le contrat n’était pas respecté, mais on nous faisait chanter ouvertement. J’ai démissionné.
Un An Après Ma Démission, Ils M’ont Rappelé
Un an plus tard, en janvier 2026 exactement, les ressources humaines m’ont rappelé pour que je revienne travailler, sans la moindre condition d’amélioration. J’ai décliné, évidemment.
Ce n’est pas la seule entreprise à avoir agi ainsi. Une autre m’a fait le même coup : un salaire de départ proposé, puis, une fois la période d’essai terminée, un renouvellement de contrat au même salaire, dans les mêmes conditions, alors même que j’avais livré en six mois les résultats qu’ils prévoyaient d’obtenir en une année complète.
Après Six Ans De Remise En Question : Ce N’est Pas Moi, C’est Ma Jeunesse Qu’on Exploite
Après m’être remis en question des centaines de fois en six ans, j’ai fini par comprendre quelque chose d’essentiel : le problème, ce n’était pas moi. Enfin, pas entièrement. Le problème, c’était ma jeunesse ou plutôt, ce que les autres décidaient d’en faire.
Pourquoi Un Jeune Est Perçu Comme De La Main-D’œuvre Bon Marché
Beaucoup de clients, et même d’entreprises, dès qu’ils voient que tu es jeune, pensent immédiatement « exploitation ». Ils savent qu’un jeune représente une main-d’œuvre peu chère, surtout dans un contexte où trouver du travail est déjà un combat. Ces structures en profitent pour proposer des sommes qui ne valent pas le quart du travail réellement fourni, tout en étant parfaitement conscientes des compétences en face d’elles.
La dernière entreprise où j’ai travaillé a tout fait pour me retenir pas en proposant un meilleur salaire ou de meilleures conditions, mais en multipliant les remarques désobligeantes, en répétant qu’il n’y avait « pas d’argent », alors même qu’elle lançait des recrutements à des centaines de milliers de FCFA au même moment.
La Leçon De Kylian Mbappé Sur L’âge Et La Compétence

Il y a une idée que j’ai retenue de Kylian Mbappé, exprimée en substance dans une de ses interviews : sur un terrain de football, on ne lui parle pas d’âge. On lui parle d’âge en dehors du terrain. Mais sur le terrain, seule la compétence compte.
Je suis entièrement d’accord avec cette philosophie, transposée au monde du travail et du marketing digital. Quand il s’agit de compétences, on ne me parle pas d’âge. On me parle de résultats, de stratégie, de maîtrise du domaine. C’est en dehors de ça qu’on peut me parler d’âge.
Certains trouveront ça orgueilleux à dire. Ce n’en est pas. C’est simplement être conscient de sa propre valeur. J’ai travaillé, comme salarié, sous des directeurs et directrices marketing qui étaient, sans exception, à côté de la plaque sur les fondamentaux du marketing digital. Tous étaient mes aînés en âge. Et lorsqu’ils réalisaient que je maîtrisais mieux qu’eux un domaine, tout en étant plus jeune, ils se sentaient menacés et me faisaient la guerre plutôt que de reconnaître la compétence.
Comment Ne Plus Jamais Laisser Votre Age Décider De Votre Valeur
Voici ce que je retiens, très concrètement, de six années à me faire dire que j’étais trop jeune pour entreprendre à la hauteur de mes ambitions.
Connaître Son Prix, Et Ne Jamais Le Brader Par Peur
Entrer dans le monde professionnel jeune, au Cameroun, est une bénédiction : vous testez le terrain tôt, vous avez le temps de faire des erreurs, comme moi à mes débuts. Mais c’est aussi un vrai risque, parce que des gens et des entreprises chercheront toujours à profiter de cette jeunesse. Le jour où vous devenez conscient de votre valeur réelle, plus rien ne peut vous arrêter. Il m’a fallu cinq ans pour savoir précisément ce que je valais professionnellement. Ne laissez personne vous convaincre que votre âge ou votre jeunesse doit limiter vos ambitions.
Ne Faites Pas Du Salariat Votre Seule Finalité
J’ai été salarié tout en gardant mes activités d’auteur et de freelance en parallèle. C’est exactement ce qui m’a permis de m’imposer face à mes employeurs, de revendiquer mes droits sans trembler. Développez toujours quelque chose à côté de votre emploi, même modeste au départ.
Construisez Votre Parapluie Financier
Ce parallèle entrepreneurial devient un véritable parapluie financier. Il vous protège le jour où un employeur ou un client vous mène la vie dure, où on tente de vous faire chanter sur votre salaire, où on vous répète que vous êtes trop jeune pour mériter mieux. Ce parapluie, c’est votre liberté de dire non.
VOTRE VALEUR N’A PAS D’AGE
Ne laissez jamais personne absolument personne décider de ce que vous valez, sur la seule base de votre âge ou de vos conditions sociales du moment.
Cette histoire est celle que j’ai vécue, à titre personnel, sur six ans. Si vous vous reconnaissez dans ce parcours, si vous avez déjà vécu une situation similaire en tant que jeune entrepreneur ou jeune salarié au Cameroun ou ailleurs, n’hésitez surtout pas à me le partager en commentaire. Ces échanges valent tout autant que l’article lui-même.
C’était ABANDA Camille, auteur et expert en marketing digital. À la prochaine.
